Les messages récents Les messages récents

    Le vaccin contre la grippe H1N1 suscite méfiance et toujours autant de questions

    La ministre de la santé, Roselyne Bachelot, a beau les taxer d'"enfants gâtés", les professionnels de la santé semblent réticents à se faire vacciner contre la grippe A. Elle a raison de leur rappeler que les vaccins ont permis d'oublier les tragédies que furent la variole, la poliomyélite ou la rage.
    Mais elle oublie que cette grippe affronte une société différente, éduquée et soucieuse des risques auxquels on l'expose. Car le principe de précaution, si souvent accusé de causer tous les blocages de notre pays, n'est en réalité jamais appliqué dans sa dimension sanitaire préventive et collective. On l'invoque à tout propos depuis l'affaire du sang contaminé, mais, si l'on y regarde de près, c'est toujours sous la stricte condition que cela ne coûte rien à personne et que cela engage de façon mécanique des responsabilités individuelles. Aucune organisation n'est remise en question. En revanche, on peut au moindre pépin sacrifier sur la place publique le technicien qui n'a pas appliqué parfaitement la procédure, le maire qui n'a pas contrôlé chaque trottoir de sa commune, ou encore le médecin qui a agi comme il le fallait, mais ne l'a pas écrit dans le dossier du patient.
    Actuellement, dès qu'une innovation technique apparaît, elle est immédiatement commercialisée à l'échelle mondiale. Même dans le domaine pharmaceutique, soumis à des filtres légaux exigeants, l'évaluation des risques est raccourcie au minimum. Sinistre compensation, les laboratoires provisionnent pour chaque médicament développé d'énormes sommes d'argent afin de faire face à d'éventuels procès.
    Lorsqu'un danger potentiel est évoqué, après plusieurs années d'usage, ce sont toujours des particuliers qui s'inquiètent, s'informent, militent et sonnent l'alerte en réclamant des mesures de prévention. Une première vague médiatique y répond en ironisant sur ces alter-quelque chose qui voudraient – forcément – retourner à l'âge des cavernes. Les autorités s'ébrouent avec une immense inertie et annoncent entre deux bâillements qu'elles condescendent à solliciter l'avis d'experts, réputés indépendants. Ceux-ci accouchent immanquablement d'un rapport rassurant sur l'innocuité apparente de l'objet étudié. Cela ne devrait pas surprendre, dans la mesure où l'on commercialise rarement en masse des poisons violents : un éventuel effet sur la santé a peu de chances d'être à la fois spectaculaire et rapide. Plus tard, on s'avise soudainement que d'énormes conflits d'intérêt lient les experts et les firmes, et que leur parole est sujette à caution, dans le même temps où des problèmes sanitaires sont avérés. Une deuxième vague médiatique commence, portée sur l'enquête cette fois-ci qui débusquera des bricolages insensés, des imprudences honteuses, quelquefois de la corruption à ciel ouvert.
    Alors ? Eh bien on continue, le produit reste disponible, rentable. Mais la population sensibilisée demande des comptes : les autorités bougent. Un peu. Elles promettent des moratoires, des confinements, des compléments d'expertise. On débat, on cite le progrès technique et la prospérité économique comme des priorités totales, supérieures à la santé humaine et environnementale, culpabilisantes : vous préférez le chômage ou le cancer ? le portable ou le silex ? Les associations espèrent, s'épuisent, puis se taisent, on les oublie. Les malades meurent, les familles pleurent, les tribunaux tardent, le personnel politique change. Quelquefois, des interdictions sont finalement prononcées, peu applicables, mal suivies. La recherche d'une réglementation internationale unifiée est un autre moyen de ne rien faire, le projet en cours de rédaction étant aussi exposé au lobbying qu'une biche dans l'enclos des loups. Autant dire que cela évolue lentement et que les leçons d'un scandale sont rarement tirées.
    Quelques exemples suffisent à donner le vertige : les pesticides, les OGM, le nucléaire, les ondes électromagnétiques, les dérivés pétrochimiques dans les cosmétiques, les particules toxiques émises par les moteurs diesel, les nanofibres qui envahissent jusqu'à l'alimentation. L'industrie pharmaceutique, que l'on dit en panne d'inventivité, dissimule parfois sciemment des risques sérieux. Sur tous ces sujets, le principe de précaution n'est jamais appliqué, rien ne freine la mise en danger de l'homme et de la nature : l'autorité publique agit trop peu, mal, et beaucoup trop tard.
    La conséquence en est aujourd'hui un brouillage total. Le discours des multinationales n'intéresse plus personne, quelques sombres histoires (cigarettiers, affaire du Vioxx®…) ayant montré l'ampleur de leur cynisme. Les experts, à force de scier la branche en or sur laquelle ils sont assis, se sont rendus inaudibles : si l'on n'est pas du métier, comment faire la part entre le chercheur sincère et l'universitaire corrompu ? Des sommités médicales ont jadis minimisé la silicose, défendu l'amiante… Quant aux autorités politiques, elles émettent des messages de prévention manquant généralement de cohésion, heurtant l'intelligence des citoyens (on se rappelle l'affreuse campagne de l'été dernier appelant à se protéger des autres…). Pis, elles paraissent trop souvent épargner les intérêts des firmes.
    Dans ce contexte, le vaccin H1N1 réunissait tous les ingrédients pour s'attirer la méfiance, et donc l'abstention face à l'excès d'incertitudes. Le bombardement médiatique sur le sujet a été insupportable depuis de longs mois, y compris dans la presse médicale (dont on sait le peu d'indépendance). On a beaucoup (trop) parlé du Tamiflu® avant de pointer enfin la balance bénéfice/risque en réalité très étroite de ce médicament. Les informations pratiques ont été confuses, contradictoires, illisibles (tests diagnostiques, dates, populations ciblées, présence de différents vaccins…). Le délai de mise au point et de sécurisation du produit est apparu peu crédible aux yeux des professionnels. L'insistance volontariste sur la vaccination était incompréhensible, alors que les premières données fiables de l'hémisphère Sud étaient rassurantes. Les braises étaient prêtes lorsque s'est mis à souffler le vent des rumeurs alarmantes sur Internet – aux thématiques il est vrai parfois délirantes et aux motivations les plus diverses. Il suffira d'ajouter à ce tableau les retours d'expérience peu engageants des premiers vaccinés, qui étaient pourtant les plus prosélytes, et enfin une dernière contre-publicité, l'affichage du cours en Bourse des laboratoires concernés en première page des journaux, au gré des commandes gouvernementales de vaccins… Qui en veut ?
    Au terme de cette année 2009, la grippe A aura donné des courbatures fiévreuses à beaucoup de gens, et sans doute, hélas, en aura tué quelques-uns. On aura oublié de rappeler que la grippe "normale" saisonnière est une belle saloperie aussi, qui tue chaque année des personnes en bonne santé. Pendant ce temps-là, on aura continué à se chauffer la cervelle avec nos cellulaires en respirant les gaz toxiques de nos villes, et le suicide aura dévoré ses douze mille victimes annuelles. La question de la prévention, elle, n'aura pas beaucoup avancé.
    Le docteur Bertrand Gilot est psychiatre à Paris.

    Catégorie Catégorie