L’Institut Pasteur a appelĂ© Ă la rescousse cette semaine deux Prix Nobel de mĂ©decine et l’inventeur de la pilule du lendemain, pour tenter de le mettre hors de cause dans le procès de l’hormone de croissance au tribunal correctionnel de Paris.
Le laboratoire Uria de ce prestigieux institut, et avec lui son ancien directeur Fernand Dray, sont soupçonnĂ©s d’avoir commis dans les annĂ©es 80 des nĂ©gligences dans l’extraction et la purification de l’hormone de croissance Ă partir de l’hypophyse, une glande crânienne prĂ©levĂ©e sur les cadavres.
Pour l’accusation, ces “fautes” se sont ajoutĂ©es Ă celles commises en amont lors du prĂ©lèvement et de la collecte des glandes, et en aval lors de la fabrication du mĂ©dicament final, raison pour laquelle certaines hypophyses infectĂ©es par le prion auraient provoquĂ© Ă ce jour, après des annĂ©es d’incubation, la mort de 111 jeunes, atteints de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ).
“L’Institut Pasteur ne mĂ©rite pas cet excès d’indignitĂ©”, a lancĂ© jeudi soir Edmond Fischer, prix Nobel de mĂ©decine en 1992 pour des travaux sur les protĂ©ines.
Penser qu’une protĂ©ine, comme le prion, puisse ĂŞtre un agent infectieux, “c’Ă©tait contre le dogme de tout ce qu’on savait sur la biochimie. 25 ans en biologie, c’est un siècle”, a insistĂ© le chercheur de l’universitĂ© de Seattle.
Les sept prĂ©venus, mĂ©decins ou pharmaciens, ne pouvaient que boire du petit lait, eux qui rĂ©pètent depuis un mois que les connaissances scientifiques de l’Ă©poque ne leur permettaient pas d’apprĂ©hender les risques encourus.
En 2002, Ă la demande de Bernard Kouchner, ministre de la SantĂ© d’alors, Etienne-Emile Beaulieu, père de la pilule du lendemain, avait participĂ© Ă la rĂ©daction d’un rapport qui avait conclu que le drame Ă©tait “le rĂ©sultat de l’ignorance”, ce qui avait fait bondir les familles des victimes.
Aujourd’hui, “je re-signerais ce rapport”, a-t-il pourtant dit Ă la barre.
Vendredi, c’est le Nobel amĂ©ricain, Stanley Prusiner, lui-mĂŞme laurĂ©at en 1997 pour avoir “dĂ©couvert” le prion, qui a racontĂ© le “scepticisme intense” et “l’Ă©norme incrĂ©dulitĂ©” qui ont d’abord accueilli ses travaux.
“Dans les congrès, il Ă©tait huĂ©”, s’Ă©tait rappelĂ© la semaine dernière la scientifique JoĂ«lle Chabry. “Au dĂ©but des annĂ©es 80, la communautĂ© scientifique pensait qu’il Ă©tait fou”, renchĂ©rissait l’expert Jean-Philippe Deslys.
Prusiner a assurĂ© n’avoir Ă©tĂ© alertĂ© sur les risques de contracter la MCJ via des traitements Ă l’hormone de croissance qu’en 1985, Ă la lecture d’un article relatant la mort d’une jeune AmĂ©ricain fin 1984.
“J’ai Ă©tĂ© vĂ©ritablement surpris. Je n’avais jamais pensĂ© Ă cette possibilitĂ©”, a-t-il dit. Et encore, a-t-il ajoutĂ©, “il n’y avait alors aucun moyen de faire des expĂ©riences pour dĂ©montrer ce lien. Il fallait traiter des singes puis attendre au moins un an ou deux”.
Les parties civiles lui ont pourtant rappelĂ© que dès 1976, le professeur Alan Dickinson, de l’Institut vĂ©tĂ©rinaire d’Edimbourg, avait lancĂ© la première mise en garde.
“A l’Ă©poque, rĂ©pond le Nobel, cela avait Ă©tĂ© quasiment passĂ© sous silence. Personne n’a embrayĂ© sur ses travaux pendant neuf ans”.
“Je suis perplexe, voire choquĂ© quand j’entends des gens dire qu’ils savaient… Nous devons des excuses personnelles et collectives aux familles mais honnĂŞtement, je n’avais pas anticipĂ©” ce drame, a-t-il ajoutĂ©.
“On a travaillĂ© proprement, dans les meilleurs conditions… Nous n’avons eu aucun incident qui nous ait alertĂ© de manière concrète”, s’est dĂ©fendu encore une fois Fernand Dray.

